Un regard spirituel sur le bon usage du changement et des crises
Extraits de « Gagner sa vie sans perdre son âme »
La vie professionnelle est émaillée d’épreuves et de crise. L’histoire
biblique nous aide à mieux en discerner le sens. La souffrance nous
invite à un travail de transformation intérieure qui permet d’en sortir
grandi.
Notre vie ressemble parfois à l’envers d’une tapisserie parcourue par un réseau inextricable de fils. Le sens nous en échappe totalement. Ce n’est que lorsqu’on passe de l’autre côté de la tapisserie que sa cohérence (et sa beauté) apparaît. Ce n’est qu’avec le recul du temps qu’il nous est parfois donné la grâce de discerner l’intention positive et la Sagesse qui présidaient aux évènements difficiles que nous avons vécus. Si notre histoire est émaillée de crises, celle de Joseph, fils de Jacob, et du peuple hébreu témoignent du fait que les pérégrinations des personnes comme des peuples ont un sens.
« (Les frères de Joseph…) le prirent, et le jetèrent dans la citerne. (…) ! (Puis …) ils le vendirent pour vingt sicles d'argent aux Ismaélites, qui l'emmenèrent en Égypte », Ge 37:24 – 28. Ainsi, Joseph fut jeté dans une citerne, puis vendu par ses frères jaloux de ses talents et de l’affection toute particulière que son père, Jacob, lui vouait. Il fut vendu comme esclave à un notable égyptien. Refusant les avances de la femme de celui-ci, elle le fit jeter en prison. Il y séjourna plusieurs années. Son interprétation magistrale du rêve de pharaon sur les 7 vaches grasses et les 7 vaches maigres permirent à l’Egypte et à tous les pays du Moyen-Orient de survivre à 7 années de disette.
Joseph se réconcilia avec ses frères et sauva les hébreux de la famine. Ceux-ci vinrent s’installer en Egypte et y prospérèrent durant 4 siècles. Ils furent ensuite réduits en esclavages subissant de terribles épreuves par des travaux … pharaoniques. Moïse les libéra des griffes de pharaon pour leur faire endurer … 40 ans dans le désert. Tenaillés par la soif, la chaleur et les frustrations, ils en arrivaient à regretter amèrement leur condition d’esclave. Seule la génération qui n’avait pas connu l’Egypte entrera en terre promise. Sous la conduite de Josué, ils conquirent le pays de Canaan, fondèrent les 12 tribus d’Israël. Seules 2 tribus survécurent. Ils connurent ensuite un long exil à Babylone avant de revenir sur leur terre. Ils instaurèrent une royauté ; David et Salomon en furent les rois les plus prestigieux. La lignée de David engendrera l’avènement de … Jésus.
Ainsi, en partant de l’acte criminel des frères de Joseph, l’écheveau des évènements montre que ceux-ci ont présidé à la montée messianique et débouché sur la venue du Christ. Seul le recul des siècles et la vision globale de l’histoire permet de discerner un sens.
L’histoire du peuple hébreu parle aussi des vicissitudes de notre propre histoire. Chacune de nos vies est dans une résonance du collectif, comme si notre humanité partageait un destin commun. Comprendre les méandres de notre destinée est souvent très difficile. Il nous faut parfois accepter de ne rien comprendre. Cela échappe au mental ordinaire. Seule la conviction intime que « tout concours au bien pour ceux qui aiment Dieu » (Saint Paul) et une foi « à toute épreuve » permet d’accepter l’inacceptable.
Pour le philosophe Bertrand Vergely , la substance du message des Pères du désert à propos de la souffrance est le suivant : « Vous ne souffrez pas parce que vous êtes des pécheurs et que vous payez les fautes de vos parents. Vous n’êtes pas non plus les victimes d’une tragédie incompréhensible. Le monde n’est pas une galère, dans laquelle Dieu, qui a raté sa copie, est venu souffrir avec nous. Vous êtes en réalité en marche. Vous êtes forts. Vous portez l’infini de la vie avec vous, sans le savoir. Ne désespérez pas. Vous ne voyez pas le sens de votre souffrance comme de votre mort, parce que vous ne pouvez pas voir que vous participez à l’infini. »
Gérer au mieux de ses moyens et de son discernement. Mettre en œuvre ce double mouvement : se battre et … lâcher prise. Quelle victoire lorsqu’on arrive à s’inscrire, sans aucune réserve, dans le : « Que ta volonté soit faite … », et s’en remettre totalement à Lui.
Dans certaines épreuves de la vie professionnelle l’ego est « crucifié ». Alors, quel sens donner aux souffrances qu’elle induit ? Vaste question … à laquelle l’humanité se confronte depuis la nuit des temps. Une modeste ébauche d’éclairage est proposée ici.
Sur le plan existentiel, l’épreuve permet d’élargir les limites du Moi conscient. Lorsque nous devons passer l’ « épreuve » du bac, nous sommes obligés de mobiliser nos énergies, notre capacité d’apprentissage, de compréhension et d’intégration des savoirs. Nous « musclons » notre cerveau, développons notre capacité conceptuelle, sacrifions des moments de loisirs, diminuons notre temps de sommeil. Cela stimule notre intelligence, notre capacité d’endurance. Nous contribuons ainsi à développer nos talents. L’épreuve devient alors « féconde ».
Sur le plan spirituel, a souffrance nous confronte à nos limites et notre faiblesse. Elle appelle l’humilité, le retour sur soi, l’intériorisation. Elle nous demande de chercher du sens dans ce qui apparaît comme du non-sens. Elle est perte de repère et appelle à une quête d’un « tout autre », d’un changement de logique. Elle invite à la prière. Elle nous amène à chercher Dieu et permet ainsi au Soi de grandir.
La souffrance est inacceptable pour l’égo dont elle exige un lâcher prise. Cependant, elle peut être « transcendée », « retournée », et se révéler féconde car le « retournement » qu’elle appelle en fait un support d’évolution spirituelle. Elle opère comme le catalyseur d’une alchimie qui réduit l’égo et fait grandir le Soi. « Si le grain de blé meurt, il porte beaucoup de fruit », Jn 12:24.
Lorsque, par exemple suite à une restructuration, une personne éprouve le sentiment d’avoir été « viré » c’est humiliant et révoltant. C’est une gifle narcissique. Comme Job, l’être s’écrie : « ça n’est pas juste, ça n’est pas juste ». Cependant, ce camouflet peut devenir une source de mobilisation de ses énergies, comme dans l’exemple du baccalauréat. On est obligé de se mettre en marche, d’affronter l’insécurité, d’inventer des solutions créatives, de rencontrer des personnes et de chercher des perspectives nouvelles. A travers ce parcours, l’être est amené à une nouvelle réalisation de soi. Cette mobilisation peut se faire en conscience et dans un juste questionnement : « qu’est ce que j’ai à apprendre de cette épreuve, à la fois au niveau existentiel (où ai-je commis des erreurs ) et, au niveau spirituel (quel est le message du Soi) ? L’épreuve peut être traversée en lien avec la prière : « Seigneur, je ne comprends rien à ce qui m’arrive, aide-moi à en discerner le sens, secoure moi, guide-moi vers des initiatives justes, je m’en remets à toi et que ta volonté soit faite». Une telle attitude peut tout changer, d’abord dans le vécu de l’événement, ensuite dans son issue.
Sans cultiver le dolorisme, il est aidant d’avoir conscience qu’à travers ces morts et résurrections successives, l’être divin en nous peut s’accomplir. Le simple pré-supposé selon lequel il ne s’agit pas simplement d’un coup du sort mais d’un projet de Dieu qui, à un niveau que j’ignore encore, veut que j’en sorte grandi est déjà, en soi, réconfortant. C’est ainsi qu’on peut entendre la confession de Paul : « C'est pourquoi je me plais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les calamités, dans les persécutions, dans les détresses, pour Christ; car, quand je suis faible, c'est alors que je suis fort », 2 Co 12:10.
Une telle parole est difficile à entendre dans notre société où se cultive tellement le mythe du battant. Faire l’apologie de la faiblesse semble paradoxal. Sa cohérence peut se comprendre lorsque la souffrance de l’épreuve permet de retrouver ou d’approfondir la relation à Dieu, lorsque la faiblesse de l’ego permet à la dimension divine de notre être de conquérir son espace.
Extrait de «Gagner sa vie sans perdre son âme» par Alain Setton (Presses de la Renaissance, 2007.)


