On peut dès lors se poser la question de savoir si, au niveau des personnes, la vocation économique de l’entreprise peut co-exister avec le désir spirituel  Ce dernier ne peut évidemment rester que « dans l’implicite » car l’entreprise est un lieu laïc qui n’a pas vocation à d’expression d’une quelconque religiosité. Mais les hommes et les femmes qui la composent peuvent agir dans un état d’esprit qui lui, peut être inspiré par des valeurs spirituelles telles que celles qui s’expriment dans la Bible.

La soif spirituelle imprègne chaque être humain. Cela peut prendre des formes très différentes et les religions ont notamment vocation à répondre à cette attente. Souvent ce besoin est rejeté ou nié ; ou bien il reste simplement dans l’inconscient. La spiritualité peut se vivre dans la prière, dans les rituels, dans la méditation, dans la lecture des livres sacrés de chaque tradition. Elle peut se vivre aussi dans l’authenticité, la joie et la qualité des relations partagées avec d’autres êtres. En effet le seul commandement donné par Jésus est « aimez vous les uns les autres » . C’est là où la vie de tous les jours rejoint le message de toutes les spiritualités : l’amour.

Dans la vie quotidienne, trois composantes de la personne sont à harmoniser : la vie professionnelle, la vie personnelle et la vie spirituelle. Pour des managers harmoniser ces trois éléments tient de l’équilibrisme et il peut s’en suivre des frustrations et des fuites en avant. Dans mon métier où j’accompagne des managers, je recueille souvent leurs confidences. Je perçois le cloisonnement qu’ils vivent entre ces trois niveaux de l’être. A cela s’ajoute le clivage entre leurs aspirations spirituelles et les réalités conflictuelles de l’entreprise. Lorsque les relations dysfonctionnent  et que les passions l’emportent, ils perçoivent d’autant plus une   situation schizoïde  dans laquelle « l’homo économicus » est coupé de l’ « homo spiritus » .

Or, la Bible permet de changer notre regard et de réunir ces deux aspects de l’être en nous. On peut accueillir le message biblique indépendamment de l’expérience religieuse. On peut le recevoir comme une source de sagesse, une source de vie qui nous relie à notre essence spirituelle.  Oui, nous pouvons concilier et harmoniser ces deux composantes de notre être : « l’homo économicus » et l’ « homo spiritus », à condition de regarder sa vie professionnelle aussi comme un chemin d’éveil spirituel.

Une illustration par la parabole des talents.

Ainsi, l’Evangile de Matthieu nous invite à réaliser nos potentialités ainsi que l’illustre la parabole des talents :

Celle-ci conte l’histoire d’un « Maître » (symboliquement Dieu) qui, avant de partir en voyage confie une très forte somme d’argent, appelés des « talents » (symboliquement nos propres talents personnels) à trois de ses serviteurs «  cinq talents à l'un, deux à l'autre, et un au troisième, à chacun selon sa capacité ». A son retour « longtemps après » il leur demande des comptes sur ce qu’il leur avait confié. Les deux premiers ont fait fructifier leur talents à hauteur du double de ce qui leur avait été remis. Ile en sont récompensés. Le troisième, paralysé a enfoui son talent dans la terre. Il est sévèrement fustigé et jeté «  dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents. » Terrible mise en garde.


Dans une lecture à un niveau personnel et symbolique, cette parabole pointe une vérité importante : elle montre que nos talents s’expriment au travers de notre intelligence, notre savoir faire, nos connaissances, nos qualités personnelles et professionnelles existantes, mais aussi dans notre capacité à gérer  les hommes, l’argent et le pouvoir. Elle ajoute que tous ces talents sont des dons qui nous sont confiés par « notre maître », que chaque individu est un dépositaire et un gérant des ressources talentueuses qu’il reçoit et qu’à ce titre il en est responsable. Son devoir est de  les faire fructifier car un jour il devra en rendre compte. Enfin elle rappelle que cette responsabilité est la même pour tous, que nous ayons reçu 10 ou 5 ou 1 talent «  chacun selon ses capacités ».

En tant que manager, comment allons nous utiliser et faire fructifier nos propres ressources ? En quoi les mettons nous au service des autres, des personnes dont nous avons la responsabilité notamment, nos collaborateurs ? En quoi avons nous le souci de faire croître leurs propres talents ?

Le troisième serviteur qui a eu peur de faire fructifier son talent se voit fustigé par son maître, jeté dehors, et traité de  serviteur inutile. Il n’a rien fait de mal, il n’a simplement rien fait. Ce qui nous est demandé est donc de prendre le risque d’agir. On ne se cantonne pas à des bons sentiments ; il est exigé de nous de s’inscrire dans l’action.

Ainsi, l’entreprise parce qu’elle est un lieu privilégié d’expression des talents peut concourir à une finalité spirituelle en ouvrant à chacun l’espace nécessaire pour faire fructifier ses dons et ses ressources.