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Comment tendre vers l’Homme Nouveau dans le contexte de l’entreprise ? 3/3

Tendre vers l’Homme Nouveau  invite à s’inscrire dans une juste relation à l’avoir, à gérer positivement les conflits, grandir de ses épreuves professionnelles et faire de son métier un chemin de foi.

4. Etre dans une juste relation à l’Avoir.

L’argent est au centre de la vie économique. Il est un fantastique vecteur de rencontres, d’échanges et de dépassement de soi mais représente aussi un risque de perdition lorsqu’il obsède les esprits. Ainsi, bien des acteurs de la crise des subprimes pourraient méditer ce verset de Timothée ; « L’amour de l’argent est une racine de tous les maux ; et quelques-uns, en étant possédés, se sont égarés loin de la foi, et se sont jetés eux-mêmes dans bien des tourments.[...] (1 Ti 6 :10)

Notre relation à l’argent nous rejoins dans les méandres de notre propre histoire. Elle est d’autant plus délicate qu’elle nous interpelle à la frontière entre le vieil Homme et l’Homme nouveau. Le premier peut être tenaillé par la peur de manquer, l’insécurité et céder à l’ombre qui l’habite. Il cherchera alors à thésauriser ou sera tiraillé par l’avidité. Le second sera dans une attitude de lâcher prise. « Que sert-il à un homme de gagner le monde, s’il perd son âme » (Mc 8 :36) ; « vous ne pouvez servir Dieu et l’argent » (Lc 16 :13) imprègnent sa philosophie et président à ses comportements vis à vis de l’argent. Là encore, c’est à chacun de s’interroger sur son attitude juste. Le livre des proverbes apporte une réponse équilibrée sur ce thème : « Ne me donne ni pauvreté, ni richesse, … de peur que, dans l’abondance, je ne te renie Et ne dise : Qui est l’Éternel ? Ou que, dans la pauvreté, je ne dérobe, Et ne m’attaque au nom de mon Dieu. (Pr 30:8 – 9)

Il est intéressant de faire un pont entre la rencontre de Jésus avec la Samaritaine et notre relation à l’argent. Au puits de Jacob, Jésus dit : « Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif; au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle. » Jn 4:13-14

En effet, l’argent peut faire l’objet d’une quête qui masque notre véritable désir (inconscient) « d’eaux vives ». Notre volonté de posséder, au-delà d’un certain seuil, serait ainsi un substitut au véritable désir de l’âme qui est la rencontre avec le Divin. Quand celle-ci peut réellement se vivre, la quête sociale et matérielle est beaucoup plus relativisée car l’être est alors nourri au niveau de son besoin essentiel. Les séductions de ce monde, attisées par l’influence que l’argent opèrent sur le Vieil homme, masquent ainsi le vrai désir de l’Homme nouveau.

5. Gérer positivement les conflits.

Le Livre de la Genèse illustre les affres de la relation à l’autre à travers des histoires de fratries difficiles. Celles-ci peuvent être lues comme des archétypes de nos propres relations. Faire évoluer notre regard sur l’autre peut être un long chemin d’acceptation de la différence c’est à dire de l’altérité. Regarder l’autre d’abord comme « adversaire » ou « ennemi » puis, progressivement, le regarder comme « partenaire », voire « frère » dont on reconnaît la différence, dont on accepte l’ombre car cela fait partie du bégaiement de son chemin, dont on reconnaît enfin la dimension divine. Les personnages bibliques cités ci dessous peuvent être vus comme des aspects de nous même et le fil de leurs histoires être en écho avec notre chemin personnel.

« Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua … », Ge 4:8. Caïn tue Abel car Dieu a préféré l’offrande de ce dernier à la sienne. Il s’est laissé dévorer par sa jalousie. Ainsi, le premier descendant d’Adam et Eve assassine son frère. Triste précédent pour l’humanité …

Dieu met en garde Caïn (donc chacun d’entre nous) avant que celui-ci ne commette son forfait. Il lui dit : « le mal est tapi à ta porte, domine sur lui ». Il est ainsi signifié que la relation au frère active le mal vis à vis de l’autre et, face à cela, il a le choix de ses actes. Dieu lui demande « Qu’as tu fais de ton frère ? « Suis je le gardien de mon frère ? » répond Caïn qui veut se soustraire à sa responsabilité. Il sera alors maudit pour son acte mais cependant Dieu lui promet de le protéger.

L’étude attentive du texte montre que les deux frères ne se sont pas parlés. Il n’y a pas eu de dialogue entre les deux hommes, des mots n’ont pas été mis sur leur différent et donc la possibilité de se comprendre, d’opérer une vraie rencontre. N’est ce pas le principal drame de notre humanité d’aujourd’hui, déchirée par ses conflits et incapable souvent d’œuvrer par un vrai dialogue. La relation entre Jacob et Esaü est conflictuelle. L’enjeu : le droit d’ainesse entre les 2 hommes et la bénédiction du père subtilisée par Jacob. Après 20 ans d’exil celui-ci rentre en Canaan avec femmes, enfants et troupeaux. Son frère l’attend avec 400 hommes pour le tuer. Jacob est dévoré par l’angoisse et la culpabilité (d’avoir trompé Isaac pour obtenir sa bénédiction). La veille de la rencontre avec son frère il lutte avec un Homme (l’ange d’Esaü selon la tradition) toute la nuit. Il sort victorieux de la confrontation mais blessé à la hanche. A la demande de Jacob, l’ange le bénit et lui octroi un nouveau nom : Israël. Au lendemain de ce combat la colère d’Esaü est tombée et il accueille son frère à bras ouverts.
On peut interpréter cet épisode célèbre comme illustrant le fait qu’un conflit nous fait livrer un combat intérieur. Jacob livre, en lui, un combat spirituel qui l’amène à une mutation intérieure ainsi qu’en témoigne son changement de nom. Désormais il s’appellera Israël car il « a lutté avec Dieu et avec des hommes » et a « triomphé » (Ge 32,29). On peut lire dans cet épisode que le plus grand enjeu dans nos adversités terrestres est d’ordre spirituel. Le conflit nous invite à entrer dans notre intériorité, à questionner nos certitudes, à visiter nos peurs, nos ténèbres, à les reconnaître, les nommer et contribuer ainsi à une transformation . La Genèse nous raconte la relation très difficile entre Isaac et Ismaël (par leur mères interposées), de Jacob et Esaü, de Joseph et ses frères. Deux bonnes nouvelles dans le paysage : Isaac et Ismaël se réconcilieront à la mort de leur père, Abraham (ce qui est de bon augure par rapport au conflit israélo-palestinien…) et Joseph se réconciliera avec ses frères. Après de longues tribulations, la haine de ces derniers à l’égard de Joseph cèdera la place à la reconnaissance (il les a sauvé de la famine) et à l’amour. Le livre de la Genèse se termine par ce « happy end ». L’amour a le dernier mot.
Le but de ce long chemin vers la reconnaissance pleine et entière de l’autre est l’amour. L’Homme nouveau grandira en nous selon notre capacité à aimer. Si nous sommes capables d’aimer nos clients, nos collaborateurs et nos autres partenaires professionnels, le reste nous sera donné par surcroit. La réconciliation avec l’autre est un impératif biblique : « laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère » Mt 5,24. Ce qui envenime le conflit ou fait obstacle à sa résolution ce sont des facteurs comme la passion, l’émotion, la jalousie, la colère. C’est aussi la projection sur l’autre de sa propre ombre comme le rappelle la parabole de la paille et de la poutre. C’est l’absence de dialogue ou de reconnaissance réciproque. Autant d’obstacles qui appellent à faire un travail sur soi : se remettre en cause, reconnaître sa part de responsabilité dans ce qui s’est passé, se questionner sur les racines du conflit dans sa propre histoire de vie. Identifier et être capable de nommer ses propres blessures activées dans le processus. Surmonter l’orgueil et chercher à renouer le fil du dialogue. Savoir s’excuser, reconnaître ses torts, demander pardon et pardonner soi même.

La sortie de conflit réussie passe par des méthodes de résolution de problème comme LOR (Lever les Obstacles à la Relation) ( ……). LOR invite à l’écoute, l’accueil de la perception et de la blessure de l’autre, la reformulation empathique de sa vision du problème. En effet, c’est le « dragon » en nous qui défend « l’enfant blessé ». Quand celui-ci est sincèrement entendu et accueilli, le dragon n’a plus de raison de se manifester. Sur le fond du problème les parties peuvent négocier une solution « gagnant-gagnant » dans l’alliance du cœur et de la raison. Elle sera d’autant plus facile à trouver que leur état d’esprit est imprégné de l’éthique et des valeurs énoncées ci dessus.

6 – Grandir de ses épreuves professionnelles.

La vie professionnelle est émaillée d’épreuves : frustrations, insécurité, manque de reconnaissance, pouvoir des petits chefs, perte d’emploi, mise au placard, chômage sont hélas monnaie courante. Ces épreuves sont douloureuses parfois insupportables.

Les difficultés professionnelles nous invitent à dépasser nos limites et à mobiliser nos talents. Même si « notre royaume n’est pas de ce monde » (Jn 15,19), c’est là que nous avons à œuvrer. Trouver des solutions concrètes et créatives à nos maux, exercer notre discernement, font partie du chemin d’évolution. Il est de sa responsabilité de se battre et d’être pro-actif face aux défis de la vie. Cela peut amener parfois à agir en « enfants de ce siècle » plutôt qu’en « enfants de lumière ». Il nous appartient de « faire comme si tout ne dépendait que de nous et, quelque soit son issue l’accueillir comme l’œuvre de Dieu », selon le mot d’Ignace de Loyola. Par ailleurs, l’intensité de la souffrance générée par nos épreuves dépend aussi du regard que l’on porte sur elles. Pour le vieil Homme, l’égo, l’épreuve est inadmissible. Il se sent abandonné et crie comme Job dans sa détresse : « Mon souffle préfèrerait la strangulation et mes os, la mort (Job 7,15). Regarder l’événement comme une fatalité absurde et vide de sens rajoute à la souffrance. Le regarder avec la foi de l’Homme nouveau contribue à la transformer. Y voir un émondage, un enseignement, y discerner une étape de transformation et de croissance hâte un chemin de résurrection.
La foi associée à la prière, à la méditation et à la contemplation de la Parole change tout. Elles permettent de se sentir accompagné. Ainsi : « Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime», (Es 43:4.). L’épreuve est une opportunité de revisiter et de renforcer l’alliance divino-humaine et de vérifier qu’on est pas abandonné. « Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle allaite? … Quand elle l’oublierait, Moi je ne t’oublierai point » (Es 49,15). Elle nous invite à nous questionner sur le sens ; à se souvenir que nous sommes créés à l’image de notre créateur et capables de ressemblance. Ce chemin vers la ressemblance passe par des émondages. « … tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, pour qu’il porte encore plus de fruit » (Jn 15.2 ). Peu à peu la tempête s’apaise, les deuils s’opèrent, d’autres portes s’ouvrent et, la foi aidant (toujours elle), la résurrection et la joie qui l’accompagnent adviennent. Alors comme Job il est possible de s’écrier « Je ne te connaissais que par ouï-dire, maintenant, mes yeux t’ont vu » (Job 42:5) et de chanter avec le psalmiste : « Je t’exalte, ô Éternel, car tu m’as relevé, J’ai crié à toi, et tu m’as guéri. Éternel! tu as fait remonter mon âme du séjour des morts » (Ps 30)

7 – Faire de son métier un chemin de foi.

Pour tendre vers l’Homme Nouveau, nous avons à sortir du clivage entre vie professionnelle d’une part et vie spirituelle de l’autre. Saint Paul nous invite à « prier sans cesse », et cela n’est pas incompatible avec notre quotidien. Se relier à Dieu procède d’un mouvement intérieur qui se concilie parfaitement avec nos contacts sociaux. On peut prier avant ou pendant un entretien ou une réunion importante. Une simple intention ou pulsion du cœur suffit.

Dans nos contacts professionnels on peut être attentif à la qualité du regard que l’on pose sur l’autre. Que cherche t’on à voir : la grenouille ou le prince ? Le choix nous appartient. Un sourire, un mot aimable, une attention en disent parfois beaucoup plus sur l’ouverture du cœur qu’un grand discours.

S’extraire du quotidien, permet de prendre du recul par rapport aux tribulations du monde. Appartenir à des mouvements de réflexion et de partage sur foi et vie professionnelle, prendre des temps de retraite dans des lieux spirituels, participer à des sessions pour faire un travail sur soi peuvent être autant de moyens pour avancer sur le chemin.

Il existe plusieurs mouvements de managers chrétiens travaillant dans le privé. Ce sont autant de lieux de rencontres pour des responsables cherchant à harmoniser leur vie professionnelle avec leur vie spirituelle.

Conclusion

Ce qui est proposé ici est avant tout le fruit d’un cheminement individuel. L’enjeu en est une élévation progressive du niveau de conscience. Dans le contexte, notamment français, où prévaut le sacro saint principe de laïcité, on imagine difficilement une entreprise officiellement gérée à partir de principes bibliques prônant la foi et l’amour dans sa charte de management. Dans un environnement de concurrence aigue, une telle entreprise risquerait de ne pas survivre longtemps. Il existe cependant des associations ou des « entreprises » communautaires qui vivent en marge de l’économie de marché et dont le fonctionnement s’inspire des Evangiles. Je pense notamment à l’Arche de Jean Vannier qui a été décrite par un de ses membres comme « le monde à l’envers et l’Evangile à l’endroit »

Or, « toute âme qui s’élève élève le monde » disait Gandhi. Accueillir sa mutation intérieure est une manière de contribuer à la mutation de l’humanité. Agir en fonction d’une éthique nourrie d’éclairages bibliques influence profondément la qualité des relations et du management de nos organisations. Une telle éthique permet de gérer nos entreprises et la planète avec un supplément de sagesse et de hâter l’émergence de l’Homme Nouveau.